La pitié n'est pas une émotion en soi. C'est cependant une expérience émotionnelle qui masque des émotions, notamment le
mépris, qui est composé de colère et de peur. Dans le cas particulier de la pitié, la colère prend la forme de révolte. Notre pitié s'adresse à des personnes pour lesquelles nous n'avons pas
d'estime.
À quoi sert la pitié ?
Cachée sous une apparence socialement acceptable et même synonyme de grandeur d'âme, cette expérience émotionnelle est plus facile à accepter que le mépris, autant celui qui la vit et par celui
qu'elle vise.
Il est difficile d'accepter la déception causée par notre enfant et encore plus le mépris que sa conduite nous inspire. La peur que contient le mépris nous porte à une certaine réserve par
rapport à la colère qui en fait aussi partie. D'une certaine façon, il est donc avantageux de considérer mon fils comme un incapable: cela me permet de ne pas le tenir totalement responsable de
sa situation. Et s'il n'est par vraiment responsable, il n'est pas légitime de lui en vouloir. Par cette contorsion d'une partie de la réalité, je parviens à éviter de vivre avec la révolte qu'il
déclenche en moi. La pitié est donc un aménagement approprié pour éviter l'affrontement potentiel.
Dans le même esprit, il m'est probablement plus facile d'avoir pitié du fraudeur (deuxième exemple). De cette façon, je n'ai pas à vivre ma révolte et, par exemple, à devoir l'attaquer en justice
ou le confronter directement.
Par définition, la personne dont nous avons pitié n'est pas à la hauteur de nos standards. C'est avec une certaine arrogance que nous l'évaluons inapte à améliorer sa condition. Dans le troisième
exemple, le jugement que nous portons sur l'inaptitude à vivre du peuple concerné est à peine voilé. Le recours à la condescendance est le stratagème psychique qui nous évite d'assumer notre
révolte devant leur condition. Cette révolte est masquée parce qu'elle nous semblerait odieuse dans les circonstances.
Il est difficile, en effet, d'assumer cette colère impuissante à l'égard de personnes qui sont en difficulté. Ce n'est pas vraiment pour eux que nous faisons montre de pitié. C'est plutôt pour
nous-mêmes: parce que nous n'osons pas affirmer ce que nous vivons réellement.
La pitié est donc une expérience émotionnelle trompeuse.
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