UN GROS titre barre la une d'un quotidien de province un jour de grande manifestation sociale : "Crise sociale : 74 % des Français pensent que ça va
durer".
Ne mettons pas en cause ni le fait que les Français aient cette opinion, ni la méthode pour le mesurer, ni la
forme parfaitement claire ce quotidien. Mais on peut s’interroger sur l’effet produit.
À
lire ce résultat, présenté avec toute la force d’un fait massif, on se convainc que l’Opinion est convaincue de la durée de la crise, c’est-à-dire
que les Français constatent que la crise est durable. Cela induit qu’elle est réelle et forte et qu’il n’y a rien à faire contre. Cela peut même
induire de la sympathie pour les acteurs de la crise : les syndicats ont bien raison de s’opposer aux projets pervers du gouvernement ; ou, le gouvernement a bien raison de ne pas céder à la
démagogie des syndicats. Renforcer de telles opinions, c’est par exemple convaincre les indécis du bien-fondé des manifestations, les inciter à y aller et donc en assurer le succès.
On mesure là le rôle que la presse peut jouer, non seulement pour relater ce qui se passe, mais pour en infléchir le cours. Et, avant elle, ceux qui commanditent le sondage qui, révélant l’état de l’opinion, va permettre cette influence en retour sur elle. Où le propos informatif devient "performatif".
Du
reste, on pourrait citer des exemples inverses (peu connus précisément parce que ce sont des exemples de silence) : j’ai le souvenir, au début des années 80, d’une entreprise de 800 salariés (le
nom de l'entreprise m'échappe) qui a été liquidée sans que ceux-ci soient secourus, alors que la presse et la France s’étaient presque en même temps mobilisées des semaines durant pour défendre
l’emploi à la liquidation d’une entreprise de moins de 100 personnes.
Sans doute, ces errements ne mettent pas spécialement en cause l’usage des chiffres et donc il s’agit d’un problème plus vaste, de communication et d’émotion. Il reste que les chiffres y sont parfois convoqués comme dans le cas présent, comme vecteurs de l’influence de l’opinion sur elle-même. Qu'on le veuille ou non.
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