Partager l'article ! Provocation sur les moeurs du monde: Entrée dans l’état de mœurs, Aujourd’hui ? Demain ? Jamais ? &nb ...
Toujours dans des hypothèses des folles utopies, nous serions, mais sans être
asservis ni en guerre, à peu près ce que nous étions avant l’invention des arts libéraux, avant que les hommes eussent passé des arts
purement utiles, des arts de première nécessité, à ceux qui n’existent que par les
excès dans lesquels ils ont donné à tous égards. La vie du temps des patriarches est l’exemple le plus sensible, quoique très imparfait encore, de l’état de vie où nous serions
alors.
Il faudrait, pour y entrer, brûler non seulement nos livres, nos titres et
papiers quelconques mais détruire tout ce que nous appelons les belles productions de l’art. Le sacrifice serait grand sans doute ; mais il faudrait le faire : car à quoi bon laisser
subsister des monuments, qui ne seraient plus d’aucun usage et qui en prouvant notre intelligence à nos descendants, leur prouveraient notre folie, et nuiraient même à l’objet, utile pour eux, de
les éloigner de toute idée de nos mœurs ? L'horreur en un mot !
Je choque par là les idées de la patrie des hommes prétendue la plus excellente, de ce qu’on appelle les hommes cultivés, de cette petite partie qui, très distinguée du peuple qu’elle domine et
dont elle tire sa subsistance, ses commodités et son luxe, se croit une raison bien supérieure à celle du peuple : mais elle ne peut pas me nier ce que j’établis, et le sacrifice dont il
s’agit est conséquent de ce que j’établis.
Plus on y réfléchira, et plus on verra que nos livres mêmes de physique et de métaphysique les plus estimés, n’existent, ainsi que tous nos autres livres, qu’au défaut de la vérité, que par notre ignorance foncière et ses tristes effets ; qu’on n’aurait aucun besoin d’eux dans l’état de mœurs, puisque la pratique des pères serait, comme chez nos artisans et nos laboureurs, un livre toujours ouvert pour les enfants, et qu’une façon de pratiquer qui se perfectionnerait, n’aurait pas besoin d’être écrite pour être transmise.
Nos livres, pour le dire ici, demandent un livre qui prouvât qu’ils sont de trop et qu’il serait de trop lui-même, une fois les hommes éclairés par lui ; et ce
livre ne pouvant exister que par eux, il s’ensuit que nous ne pouvions venir à avoir la connaissance qui nous manque, que par les connaissances absurdes et superflues qui l’ont précédé. Aurais-je
médité et fait ces réflexions, sans tout ce que j’ai vu, lu et entendu d’opposé à la droite raison, sans toutes les contrariétés que j’ai
saisies dans nos façons de penser et d’agir ? Les hommes ne sont d’accord sur
rien d’essentiel, pas même sur la valeur de leur intelligence et de leurs connaissances, dont ils sont si vains. Une chose cependant sur laquelle ils s’accordent généralement, c’est qu’ils sont
foncièrement ignorants et extrêmement malheureux les uns par les autres ; et c’est en effet la seule chose sur laquelle ils puissent être d’accord dans l’état où ils sont.
On a cru suppléer à l’ignorance où l’on est du fond des choses, par des expériences et des observations de toute nature, par la géométrie la plus sublime, par l’érudition la plus vaste, par la
culture la plus opiniâtre des sciences et des arts ; et on s’est grossièrement trompé, puisqu’il est vrai que tout cela, qui nous donne une si grande et si fausse idée de nous, n’a eu lieu
que par cette ignorance, et qu’il n’en serait plus question, si elle était une fois vaincue.
Est-il un homme, pour peu qu’il jette un coup d’œil sur l’excès de nos misères et qu’il voie la superficie de notre globe n’être qu’un amphithéâtre où
le faible succombe presque toujours sous le fort et où le fort même n’est pas en sûreté, est-il un
homme, dis-je, qui puisse, non pas faire un crime de chercher à vaincre notre ignorance, mais n’y pas donner son applaudissement.
Une existence physique heureuse
enfin ?
A quoi se bornent les besoins raisonnables de l’homme, si ce n’est
à faire une société sûre avec ses
semblables, à habiter un séjour sain et gracieux, à être logé simplement et couché de
même, à être modérément occupé de travaux utiles et jamais pressés, à avoir de quoi se nourrir, avec qui jouir et de quoi se vêtir ? Tout ce qui est au-delà de ces besoins, ainsi que tout le
raffinement que nous mettons à les satisfaire, est un superflu qui nous tue. S’il est vrai que la vie des hommes a été aussi longue autrefois – tout restant relatif par rapport à aujourd’hui -
qu’on l’a écrit, la simplicité de leurs mœurs et de leurs façons de vivre a pu seule en être la cause, mais que cette simplicité était encore éloignée de celle des véritables
mœurs !
Une fois sous leur empire, où l’on ne connaîtrait ni commandement, ni obéissance,
nous coulerions nos jours dans l’abondance du nécessaire, sans tien ni mien, laborieusement sans fatigue, commodément à peu de frais, frugalement sans dégoût, voluptueusement sans satiété,
sainement presque sans médecins, longuement sans caducité, amicalement sans liaisons particulières, socialement sans nous craindre, sans éprouver ces perfides retours, si communs dans nos
sociétés.
Uniformément sans ennui, et tranquillement sans inquiétude ni peine d’esprit quelconque, sans appréhender de déboires de notre état, sans craindre d’être moins bien, sans désirer d’être mieux,
sans envier, vu l’égalité qui régnerait, le sort de nos semblables.
Nous n’étudierons la nature qu’autant qu’il nous serait indispensable de le faire, qu’autant que l’utile le
demanderait de nous, et alors nous ne l’étudierions que dans les objets les moins éloignés, les plus faciles et les plus analogues à notre personnalité. Chacun de nous satisferait au besoin
commun de la société, seul objet qu’auraient nos occupations, et tous les genres d’occupation iraient à peu près et également à chacun ; parce qu’ils seraient simples et nullement
recherchés. Chaque homme serait à tout et passerait d’un travail à un autre, de façon que la folle et funeste division des hommes en différents états se trouverait entièrement anéantie,
puisqu’elle le serait à l’égard même des états utiles.
On ne jouirait pas des plaisirs et des avantages dont nous ne jouissons, dans notre état policé, que par la folie même de cet état ; on n’éprouverait pas de ces impressions de théâtre qui
nous jettent dans l’état convulsif des ris et des pleurs, de ces passions fortes qui nous énervent en nous faisant jouir avec excès ; on ne goûterait pas les sensations vives, mais toujours
momentanées, d’un amant heureux, d’un héros vainqueur, d’un ambitieux parvenu, d’un artiste couronné, d’un avare qui contemple son trésor, d’un grand bouffi de ses titres et de son
extraction ; on n’aurait pas de ces femmes adorables, de ces palais superbes, de ces ameublements magnifiques, de ces jardins enchantés, de ces parcs, de ses avenues immenses, de ces mets
recherchés, de ces bijoux précieux, de ces voitures si différentes, etc., choses qui font moins le bonheur de ceux qui les possèdent, que le malheur de ceux qui en sont
privés.
Mais tous ces avantages et jouissances factices qui sortent de la classe des vrais besoins de l’homme, et qui par là même entraînent tant de dégoûts et
d’inconvénients après eux, seraient compensés par des jouissances et des avantages bien plus réels, bien plus durables et d’un tout autre prix. On ne souffrirait pas d’ailleurs de leur
privation ; car on n’en n’aurait pas la plus légère idée.
(On ne rirait ni ne pleurerait dans l’état de mœurs ; l’air serein y serait généralement répandu sur tous les visages, qui auraient tous à peu près les mêmes formes, comme je l’ai dit :
Une femme y ressemblerait extrêmement à une autre femme aux yeux d’un homme, et un homme extrêmement à un autre homme aux yeux d’une femme ; et tant par cette raison que par toutes les
raisons possibles qui concourreraient avec celle-là, rien n’y contrarierait la communauté des femmes pour les hommes, et des hommes pour les femmes. Si on niait cette vérité ou qu’on en doutât,
on ne le ferait qu’autant qu’on porterait dans l’état de mœurs l’idée de l’état de lois, ou de l’état sauvage.
La langue
On parlerait dans l’état de mœurs une langue facile à apprendre : car elle serait extrêmement moins abondante et bien plus simple que celles qui nous transmettent, en les
apprenant, les absurdités et les travers de nos pères. L’usage suffirait pour l’apprendre aux enfants, qui n’auraient besoin d’aucuns principes sur elles, et rien ne demanderait qu’on les
assujettît à la lire et à l’écrire : car à quoi bon les assujettir à cette tâche très pénible pour eux, qui leur serait entièrement inutile ? Toutes nos écritures et tous nos livres
n’ont d’existence que par la folie de nos mœurs.
On écrit et on travaille sans cesse pour parvenir à remédier aux inconvénients que les lois et ordonnances quelconques entraînent après elles ; et il y aura toujours matière à écrire et à
travailler parce que ces inconvénients sont dans la nature des lois qu’on laisse subsister. Tout est en question dans nos mœurs ; on est encore à y déterminer les droits des rois et des
peuples, ceux du trône et du sacerdoce ; et si l’on n’a rien que de vagues sur ces deux objets, c’est uniquement parce que le fond en est vicieux.
Les langues s’épureraient d’elles-mêmes de tous les mots qui y sont de trop ; et combien n’y aurait-il pas de ces mots pour des hommes éclairés dans la vérité, qui n’auraient plus matière à
raisonner, qui ne converseraient pas uniquement pour converser, comme nous le faisons, et qui ne connaîtraient ni nos passions factices, ni tout ce que nous avons mis de factice dans les objets
de nos appétits, ni nos connaissances vaines, ni nos arts superflus ? Il serait à souhaiter qu’il y eût la même langue partout où existerait l’état de mœurs, et c’est ce qui serait facile,
la langue étant alors aussi simple qu’elle le serait, et les hommes communiquant tous ensemble de proche en proche, sans être partagés en différentes nations. Il n’y aurait pas à craindre que
cette langue changeât, qu’elle dégénérât en jargon, ou qu’elle fût susceptible, comme les nôtres, d’être toujours épurée et enrichie ; elle serait stable et ne varierait point.
Les hommes dans l’état de mœurs s’entendraient aussi parfaitement que
nous nous entendons mal ; ils auraient l’esprit conséquent sans avoir besoin de nos règles de logique, et par le pouvoir qu’a la vérité seule de s’organiser comme il faut. Les leçons
d’éloquence, de poésie, de musique, de peinture et autres arts libéraux, leur seraient aussi inutiles que celles de grammaire et de logique.
Ils se borneraient à l’essentiel des connaissances, et leur enfance conséquemment ne serait pas tyrannisée comme la nôtre, ainsi que notre adolescence, et comme elle l’est au grand détriment de
notre raison, de l’égalité de notre humeur, de notre tranquillité et de notre santé.
L’effet de la vérité ne peut être autre chose que de rendre nos têtes aussi harmoniques qu’elles sont dissonantes.
Les arts agréables dont nous faisons généralement le plus de cas, comme l’éloquence et la poésie, n’existent qu’au défaut de la vérité et des mœurs qui sont conséquentes. On a toujours dit que la
vérité était faite pour paraître toute nue : cela s’étend beaucoup plus loin qu’on ne l’a pensé, puisqu’il est vrai qu’elle rejette non seulement toute parure dans le discours, mais toute
harmonie factice qui sort de l’utile. Nous n’avons des orateurs, des poètes, des chanteurs, des danseurs, des peintres, etc. que parce que nos sommes mille fois plus fous, relativement aux
hommes, dans l’état de mœurs que les fous des petites maisons ne le sont relativement à nous. Cette vérité est dure ; mais ce n’est pas nous encore en fois qui péchons, c’est notre état
social.
Les arts agréables sont des ingrédients qui entrent nécessairement dans nos mœurs, et dont nous avons besoin pour nous délasser de nos fatigues d’esprit et de corps, pour nous arracher à l’ennui, pour mettre quelque consonance dans la dissonance des parties qui nous composent, et pour repaître notre imagination, soit des beautés de la nature dont elle ne jouit point dans le sein de nos villes, soit de tout autre objet capable de la réjouir. Mais dans des mœurs où nous serions tous occupés de travaux faciles, que nous ferions par goût et par intérêt, dans des mœurs qui nous rendraient heureux par elles-mêmes, et qui se refuseraient à tout ce qui pourrait être objet de rivalité, à quoi ces sortes d’arts pourraient-elles nous être utiles ?
Conclusion
L’état de mœurs ou l’état social sans lois, tel que je viens de le crayonner, est le véritable état de
l’homme en société ; et si, après l’avoir lu et l’avoir vu établi sur notre ignorance vaincue, on venait encore à dire, ou qu’il ne peut pas être substitué à l’état de lois, ou qu’il est
impossible dans la pratique, ou qu’il entraîne des inconvénients après lui, ou que l’état de lois divines et humaines lui est préférable, on ne mériterait pour toute réponse que d’être renvoyé à
relire et à réfléchir.
Si les hommes par impossible acquéraient la faculté, d’aujourd’hui à demain, de se rendre invisibles, ou toute autre faculté qui les rendît les maîtres de la vie et de la fortune les uns des
autres, ils ne pourraient plus vivre en société qu’en convenant de vivre dans l’égalité morale, seul moyen de n’avoir plus aucun motif d’user de leur faculté et de n’en plus user. C’est donc à
cet état d’égalité que toute raison réelle ou imaginaire les amène.
Les seuls lecteurs qui mériteraient d’autres réponses sont ceux
qui, satisfaits d’ailleurs de ma spéculation métaphysique et morale, ne demanderaient que des éclaircissements. Je souhaite qu’il s’en trouve beaucoup de cette espèce : car c’est par des
éclaircissements demandés et donnés que son développement aurait toute sa force, et que la persuasion gagnerait bientôt les esprits aussi généralement que la vérité l’exige pour avoir son
effet.
…/…Cette publication prend un rôle informatif vis-à-vis du public…/…
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