Eh bien, et c’est la première constatation : on ne sait pas. Pour reconnaître un esprit, encore faut-il en avoir une idée. Personne n’a pu définir ce qu’était un esprit,
et encore moins un esprit en bonne santé. Une fois cette incapacité avouée – et encore, à grand-peine, comme s’il était honteux d’avouer qu’on ne sait pas; comme si, malgré l’exemple de Socrate,
avouer son ignorance était pire que présumer d’un savoir, faire comme si nous savions les uns et les autres des choses intéressantes à dire sur le sujet.
Car enfin, que dire sur l’esprit ? Et
tout d’abord, pourquoi l’examiner spécifiquement sous l’angle de la santé ? L’esprit est-il affaire médicale ? Se limiterait-il à devoir être sain ou malade ? Pourquoi ne pas se demander plutôt :
« Qu’est-ce qu’un esprit créateur, ou productif ? » Quelle est la vraie question ? S’agit-il de savoir à quoi sert un esprit sain ? Est-il plus utile qu’un esprit tourmenté, et dans ce cas pour
quelles raisons ? Est-il utile de «muscler» son esprit, de le développer en lisant, en apprenant, en allant au café-philo… ou alors, vaut-il mieux le laisser reposer de temps à autre, le vider de
toute pensée dans une démarche qui se rapprocherait davantage du bouddhisme ?
J’aurais tendance à penser qu’un sujet qui suscite autant de questions ne peut pas être un mauvais sujet. Donc, il y a des choses à dire. Mais quoi ? En premier lieu, des
lieux communs. Un passage obligé : un esprit en bonne santé serait celui de quelqu’un d’heureux, de quelqu’un qui s’aime lui-même, de quelqu’un de rayonnant qui prend et sait recevoir, d’une
personne dotée d’une bonne capacité intellectuelle et émotionnelle, de quelqu’un qui préfère la sollicitude à la vexation, la patience à l’impatience, l’offrande à la rapine, capable de vivre en
harmonie avec les autres, mais aussi d’introspection, etc. À croire que ces banalités, aussi incontournables que de parler de la pluie et du beau temps lorsqu’on croise son voisin de palier,
l’antichambre de la pensée, le préchauffage intellectuel, le warm-up de la réflexion. Seconde constatation : un esprit en bonne santé commence donc par là : restituer les leçons apprises, les
idées bien pensantes – à défaut d’être bien pensées –, qui ne heurtent ni la culture dominante, ni le Bien, ni la morale, ni la religion.
Les esprits toujours sains, mais échauffés, se penchent alors sur une nouvelle notion, celle de l’équilibre. Est en bonne santé mentale celui qui, comme le marcheur, est
capable de retrouver son équilibre après chaque pas, c’est-à-dire après s’être mis lui-même en déséquilibre; celui qui est capable de recouvrer son calme après avoir été chahuté par ses émotions;
celui qui serait capable de se guérir lui-même, d’invoquer la catharsis après l’angoisse, grâce à la pensée, à la parole, à la culture.
Mais au fond, équilibre pour équilibre, pourquoi un esprit
bien balancé s’empêcherait-il de vivre toutes les émotions, les négatives comme les positives ? Comment peut on, en niant les pulsions sombres de notre être, prétendre avoir un esprit en bonne
santé ? Doit-on faire taire son imagination, sa folie, ses passions, ses fantasmes pour pouvoir se targuer d’avoir un esprit en bonne santé ? N’est-ce pas se voiler la face ? N’est-ce pas mentir
à la vie ? Troisième constatation : un esprit en bonne santé ne peut ignorer le côté obscur de l’âme.
Enfin, qui juge d’un esprit en bonne santé ? Soi, et les autres. Cette évaluation de la santé mentale est toute relative, et précaire. Elle est d’une part faussée par des
jugements subjectifs, le nôtre et ceux des autres, et d’autre part déterminée en grande partie par les circonstances. Cela étant, on peut alléguer que l’esprit se juge à sa production, comme
l’arbre à ses fruits. Et pourtant, l’imbécile comme le meilleur des esprits ne veulent-ils pas la même chose : justifier leur façon de vivre. Quatrième constatation : si j’en crois ce que j’ai
appris, un esprit sain ne serait pas définissable, aimerait les poncifs, aurait un côté obscur et les mêmes visées qu’un esprit dérangé.
Dans ces conditions, je veux bien croire qu’il ne soit pas facile à
se reconnaître…
Lundi 7 novembre 2011
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